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Bouteilles à la mer

Bouteilles à la mer

Réflexions sur la métaphysique, Dieu, la spiritualité, les religions, la science, la société et la politique

Anodine, l'affaire des crèches ?

Ceux qui s'inquiètent seraient « à côté de la plaque » !

C'est en tout cas ce qu'à déclaré au micro de RTL André Vingt-Trois cardinal archevêque de Paris ce mercredi 24 décembre 2014 : « les responsables politiques sont à côté de la plaque lorsqu'ils polémiquent sur la présence de crèches de Noël dans les bâtiments publics ». Il ajoute même « Je trouve que c'est un peu dérisoire ». Toute l'affaire viendrait d'un « soubresaut identitaire d'un groupuscule qui n'arrive plus à trouver d'adversaire », en l’occurrence la fédération de la Libre Pensée, qui a déposé plusieurs recours devant la justice administrative pour demander le retrait des crèches. « Cela fait partie de notre univers culturel, de notre tradition chrétienne, je ne vois vraiment pas où est le débat », a-t-il conclu.

« Notre » tradition chrétienne ?

Eh bien, justement, il y a là sujet à débat et c'est faire preuve d'une certaine outrecuidance que de vouloir l'arrêter là. En fait André Vingt-Trois vit dans une bulle catho-centrique, il est aveuglé par son univers culturel, une vision expurgée de sa tradition chrétienne, il serait plus juste de dire sa tradition catholique. Car les protestants, dont la foi a survécu à plus d'un siècle de persécutions abominables, ont eux aussi une tradition chrétienne. Il y a aussi des français qui ont une tradition juive, qui eux aussi ont subi des persécutions séculaires de la part de ceux qui ont fait cette tradition « chrétienne » dont se réclame André Vingt-Trois.

Persécutions séculaires mais pas si anciennes que ça. Quand le patriote et bon chrétien Philippe Pétain a fait don de sa personne pour la rédemption de la France les évêques sont tombés sous le charme. Travail, Famille, Patrie, la « tradition chrétienne » reprenait des couleurs. Les lois anti-juives ? Excepté l'évêque de Toulouse, ils n'ont rien trouvé à y redire, ils n'allaient pas bouder leur plaisir pour si peu. Et puis ces déicides de juifs devaient bien être remis à leur place : ne s'étaient-ils pas infiltrés partout, jusque dans les écoles de la République, pardon de l'État Français ? La juive Simone Weil enseignant la philosophie à nos jeunes filles, était-ce bien concevable ?

Aussi quand André Vingt-Trois invoque la « tradition chrétienne » pour justifier les crèches dans les établissements publics, un chrétien ne peut que s'alarmer et même être consterné de découvrir qu'une voix autorisée de l'Église Catholique se mêle à un chœur grandissant de crispations identitaires.

C'est bien ce que signifie « Notre » qualifiant la tradition « chrétienne » : un repli identitaire autour d'une tradition mythique et sans tache qui aurait façonné la France. Il s'agit d'une tentation hégémonique, pour le coup traditionnelle dans l'Église Catholique de France. On ne saurait trop insister : cette tradition n'a rien de « chrétienne ». Si on y réfléchit un tant soit peu, Jésus n'est pas venu nous apporter une tradition mais le feu de l'Esprit.

Si l'on tient à parler tradition on ne peut oublier la tradition de la philosophie des lumières dont les racines plongent dans l'effervescence intellectuelle de la Renaissance, la tradition laïque et républicaine, les traditions ouvrières. Pour finir il faut noter une tradition qui s'est implantée dans notre pays à la suite des colonisations et des appels de main-d’œuvre : la tradition musulmane.

Le laxisme de l'État face aux infractions à la loi

Tous ces français de traditions diverses, et parfois multiples, doivent se sentir également accueillis quand ils pénètrent dans un bâtiment de la République. Ils n'ont pas à s'y trouver confrontés à un espace colonisé par des représentations propres à une tradition religieuse particulière. Outre le sentiment d'être discriminés, ils peuvent ressentir la crèche comme une provocation choquante : je ne crois pas que les protestants apprécient particulièrement la crèche, eux qui récusent les statues ou les icônes. Pour les musulmans c'est encore plus provoquant. Ils bannissent tout ce qui peut ressembler à des idoles. Dans leurs propres enluminures illustrant la vie du Prophète Mahomet, son visage n'est jamais représenté que par un ovale uni, sans traits. Pourquoi la nécessité d'une démarche administrative devrait-elle les contraindre à côtoyer une représentation à leurs yeux idolâtre et à y participer par leurs impôts locaux ?

La loi du 9 décembre 1905 ne privilégie aucune religion, elle prévient les atteintes à toute susceptibilité, elle est on ne peut plus claire :

Article 28

Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

Un « emblème religieux », c'est un qualificatif qui convient tout à fait à la mise en scène de la Nativité de Jésus qu'est la crèche. C'est bien ainsi que l'a manifesté le pape François : à l'issue de la messe de la Nativité au Vatican il est allé lui-même porter jusqu'à la crèche un poupon figurant l'enfant Jésus venant de naître (Messe télévisée diffusée en direct en France par la chaîne KTO).

On peut même s'étonner qu'il ait fallu les plaintes de la Libre Pensée ou de la Ligue des Droits de l'Homme pour que quelqu'un songe à réclamer que la loi soit appliquée. N'aurait-ce pas été le rôle des Préfets que de faire respecter la loi ? Il y avait trouble à l'ordre public, il suffisait d'envoyer quelques gendarmes dresser procès-verbal et faire procéder séance tenante au démontage des crèches en infraction.

Des juges qui vident la loi de sa substance

Le plus étonnant encore est que sur trois requêtes déposées à Melun, Nantes et Montpellier une seule, au tribunal administratif de Nantes, ait abouti à une injonction de démontage de la crèche incriminée. S'il est compréhensible, quoique curieux, que les tribunaux soient amenés, en quelque sorte, à légiférer par le biais de la jurisprudence quand la loi présente des lacunes, il est proprement renversant qu'ils se croient autorisés à le faire quand la loi est on ne peut plus explicite !

Car c'est bien ce qu'a fait Marianne Hardy la juge de Montpellier qui a justifié sa décision par défaut d'urgence, en l'absence de troubles à l'ordre public : « Il ne résulte pas de l'instruction ni des explications apportées à l'audience que la décision d'installer une crèche dans le hall serait de nature à porter atteinte aux principes de laïcité et de neutralité » ! Comme s'il n'était question ici que de principes alors qu'il y a infraction caractérisée à une disposition précise de la loi. La crèche ne serait pas un emblème religieux explicitement visé par la loi ? Il n'y aurait pas urgence ? Mais ne pas traiter l'infraction en urgence c'est la laisser aller jusqu'à son terme puisque les crèches n'ont qu'une durée limitée. Il n'y aurait pas trouble à l'ordre public quand ceux qui devraient être les premiers à respecter la loi la violent délibérément dans un lieu destiné au public quitte à offenser une partie de ce public ! Mais, juger ainsi, c'est donner aux contrevenants l'autorisation de recommencer tous les ans, c'est inciter ceux qui n'avaient pas osé le faire à passer à l'acte l'année suivante, c'est vider la loi d'une de ses dispositions majeures !

Une vague identitaire

Si le Conseil Général de Vendée, la Mairie de Melun ou la Mairie de Béziers ont décidé d'installer une crèche dans leurs locaux ce n'est sûrement pas, en toute innocence, pour faire plaisir aux enfants comme font les grands magasins avec leurs Pères Noël ou leurs vitrines animées. Les enfants, même catholiques, n'ont pas pour habitude de passer leur mercredi après-midi dans l'entrée de leur mairie et encore moins dans celle du Conseil Général ! Il s'agit bel et bien d'une infraction délibérée et sournoise à la loi : qui oserait nous reprocher une crèche quand l'ambiance est à la fête ? Une crèche, ça fait partie du décors, ça va avec les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres des rues, avec les sapins illuminés, les Pères Noël. Qui serait assez coincé pour y voir autre chose ?

Mais bien sûr qu'il y a autre chose. Le but est de se dissimuler derrière la fête pour réaliser une brèche dans la laïcité, pour proclamer la prédominance de « notre tradition chrétienne » face à ceux qui n'ont plus qu'à s'en arranger. Cette instrumentalisation de la crèche rejoint d'autres épisodes de « soubresaut identitaire », pour tout dire islamophobes, comme avec cette commune de la Sarthe qui renonce à proposer un substitut au porc quand il est au menu de la cantine scolaire comme aussi avec ces municipalités Front National qui bloquent des projets très engagés de construction de mosquées. C'est d'autant plus grave que sont consternants les nombreux commentaires suscités sur Internet par ces événements. Un exemple : « cela suffit que les étrangers imposent leurs conneries en FRANCE ! Si certains ne sont pas contents des plats qu'on leur donnent la plupart du temps gratuitement vu qu'ils vivent sur les dos des français , ils n'ont qu'a dégager chez eux et ne plus revenir ! si on est pas content des coutumes d'un pays , on ferme sa gueule et on repart ! point barre ! ».

La laïcité, rien que la laïcité

La laïcité n'est pas une super-religion, c'est simplement, et doit le rester, un code de bonne conduite. On ne doit pas tricher avec. Et c'est bien cette tricherie qu'encouragent André Vingt-Trois cardinal archevêque de Paris ou Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d'Embrun. Comme personnalités de la religion majoritaire ils devraient être plus scrupuleux que d'autres au lieu de mesquinement chercher à restaurer une position hégémonique mise à mal par la loi de 1905 en se livrant à de faciles et indignes railleries.

Il est grand temps de tenir ferme la barre de la laïcité. La laïcité c'est une chance de concorde et d'égale dignité pour tous. Ceux qui la violent sont des pyromanes qui n'ont même pas l'idée de réfléchir aux probables répercussions délétères de leurs actes ou de leurs paroles.

 

Sources

Dans Orange News :

Crèches de Noël : une polémique "à côté de la plaque", pour le cardinal de Paris

Dans Le Point :

Les dimanches de monseigneur di Falco : "Une crèche est faite pour rassembler !"

 

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grave stones 02/08/2015 09:02

ils n'ont rien trouvé à y redire, ils n'allaient pas bouder leur plaisir pour si peu

MARIE 13/01/2015 16:11

CF. VAleurs Actuelles du 8 courant page 63 !

André BOULARD 13/01/2015 19:40

Désolé, je ne dispose pas de Valeurs Actuelles. Je suis bien allé sur le site Internet où j'a