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Bouteilles à la mer

Bouteilles à la mer

Réflexions sur la métaphysique, Dieu, la spiritualité, les religions, la science, la société et la politique

Le plein ou le vide

Le plein ou le vide

Le Védanta

L' īśa Upanishad

Bénédiction initiale

Le plein

Le vide

Qui pense le vide ?

Le vide et la science

Vide de la vacuité et pragmatisme

Plein et Vide : deux facettes d'une même réalité ?

Notes

Le plein ou le vide

Le Védanta est la fin ou le couronnement du Véda, ensemble de textes sacrés hindous entendus par les sages, les rishi, transmis oralement puis tardivement notés par écrit. Le Védanta peut être vu comme la clef de voûte d'une religion syncrétiste dont les composantes ont conservé chacune leur Dieu et leurs temples.

Le Védanta est constitué de textes à portée philosophique, les Upaniṣad, mais ce ne sont absolument pas des traités de philosophie. Le mot sanskrit Upanishad (orthographe anglaise) est traditionnellement adopté tel quel dans nos langues européennes car difficile à traduire autrement que par une périphrase. Il évoque un enseignement reçu assis auprès d'un sage.

Le plein ou le vide

L' īśa Upaniṣad ou īśāvāsyopaniṣad littéralement l'Upanishad du Seigneur, a été nommée par le premier ou les premiers mot du texte : « Du Seigneur doit être revêtu tout ceci et quoique ce soit se mouvant en l'univers... ». Il existe deux recensions de cette Upanishad : la première, la plus ancienne, est celle qui fait partie du Véda, la seconde, celle des éditions autonomes utilisée par les commentateurs, m'a paru quelque peu aménagée pour leur laisser plus de liberté.

C'est d'ailleurs la discordance que j'avais constatée entre les traductions qui m'avait incité à me reporter au texte sanskrit et, de fil en aiguille, à produire ma propre traduction aussi littérale que possible de la version védique*. C'était il y a plus de quarante ans et ma connaissance du sanskrit s'est, depuis, bien refroidie.

Je ne donne ci-après que la bénédiction initiale car c'est l'affirmation qu'elle pose que je voudrais aborder. Je me suis fait plaisir en donnant le texte sanskrit et sa translittération avec l'idée qu'un Champollion amateur pourrait ainsi se lancer à découvrir l'alphabet devanagari utilisé en sanskrit.

Le plein ou le vide

पूर्णमद: पूर्णमिदँ पूर्णात् पूर्णमुदच्यते ।

पूर्णसय पूर्णमादाय पूर्णमेवावशिष्यते ॥

शान्ति: शान्ति: शान्ति:

 

oṁ

pūrṇaṃ adaḥ pūrṇaṃ idaṃ pūrṇāt pūrṇaṃ udacyate |

pūrṇasya pūrṇaṃ ādāya pūrṇaṃ evāvaśiṣyate ||

oṁ |

śāntiḥ śāntiḥ śāntiḥ ||

 

Ôm

Là est le plein, ici est le plein ; le plein est puisé du plein.

Que le plein de plein soit pris, le plein en lui-même demeure.

Ôm

Paix, paix, paix !

Le plein ou le vide

Dans cette bénédiction initiale la réalité ultime, transcendante, est affirmée et elle est désignée par « le plein ». Cette réalité ultime n'appartient pas à notre univers ni à aucun autre, elle est hors de tout temps et hors de tout espace. Elle est Cela d'où procèdent tous les univers sans qu'elle en soit diminuée. Cette réalité ultime est le Brahman, l'Un sans second, l'Être Suprême au delà de toute personnification.

« Le plein puisé du plein » désigne, lui, les univers ou plus simplement notre monde sensible. On est ici au cœur du Védanta. L'accent est mis sur l'advaita अद्वैत, la non dualité, le plein qui « en lui-même demeure », mais la dualité n'est pas écartée non plus. Simplement elle n'a qu'une existence dérivée.

Étant entendu que du Plein qui demeure en lui-même nous ne pouvons avoir, depuis ce monde, qu'une intuition qui se dérobe sans cesse. La pleine vision de cette réalité ultime ne pourrait s'obtenir que par une fusion qui ne nous laisserait que peu de temps pour en témoigner.

Il résulte de tout ceci que Dieu est tout à fait compatible avec le Védanta. Qu'on l'appelle Seigneur, comme dans cette upanishad, ou Shiva ou Vishnou ou Jéhovah ou Dieu le Père ou de tout autre nom ou tout simplement Dieu il a toute sa place dans le monde de la dualité : Dieu et la Création, l'Esprit et la Matière, l'Âme et le Corps.

Le plein ou le vide

Le bouddhisme enseigne, lui, la śūnyatā शून्यता, la vacuité. Même si le Védanta et le bouddhisme peuvent paraître proches quant à leur distance par rapport au monde, leurs visions d'ensemble sont franchement opposées. Pour le Védanta au delà de tout il y a le plein, pour le bouddhisme il y a le vide, autrement dit zéro au-delà de tout (le mot sanskrit śūnya शून्य se traduit aussi bien par zéro que par vide). Cette vacuité s'applique d'ailleurs à tout : il n'y a rien qui ait une existence en soi, chaque chose n'existe qu'en relation réciproque avec d'autres.

Ce relativisme généralisé se justifie assez bien si l'on s'en tient au monde phénoménal. Par exemple la Seine qui coule sous le pont Mirabeau coulait là bien avant que le pont Mirabeau ne fût construit mais elle n'a jamais eu ni la même eau, ni les mêmes berges, ni le même fond, ni les mêmes passants qui l'ont regardé couler. La Seine n'a pas d'existence en soi. Mais elle a tout de même une existence pour nous car nous avons la faculté de saisir une continuité historique comme formant un tout identifiable.

Le plein ou le vide

De même, tout impermanents que nous soyons aussi, nous avons la faculté d'identifier ce flux qui a commencé à notre naissance, et sans doute même avant, comme formant notre histoire personnelle. Ce qui pose tout de même un problème : comment pouvons nous être conscients de notre histoire sans qu'implicitement notre conscience ne se situe hors du temps ? À moins bien sûr que cette conscience ne soit qu'un piège de l'ignorance. Mais alors à qui s'adresserait la connaissance qui dissiperait l'ignorance ?

Autre question : le bouddhisme n'ignore pas le concept de vérité puisqu'il proclame les « quatre nobles vérités ». Mais qui juge de la vérité ? Deux personnes débattent de la vérité : si l'on s'en tient à la vacuité aucune des deux n'a d'existence propre, chacune est un flux ou un tourbillon qui tourne autour d'un centre vide, l'ego. Comment deux tourbillons peuvent-ils débattre et aboutir à une vérité ? Qu'est-ce qui pourrait bien authentifier leur conclusion comme étant la vérité ? Qu'est-ce qui assure que les quatre nobles vérités sont vraies ?

Le plein ou le vide

Encore une autre considération : le monde des phénomènes est accessible à la Science, il est intelligible. Fait remarquable, l'intelligence des chercheurs doit, pour aborder certains domaines, faire appel à des mathématiques parfois extrêmement sophistiquées.

Et que sont les mathématiques ? Une science qui définit elle-même ses objets et les règles qu'elle leur applique et qui découvre des propriétés à ces objets sans jamais faire appel à une expérience sensible. Ces propriétés ne dépendent de surcroît ni d'un lieu ni d'un temps ni du mathématicien qui les a découvertes. Les mathématiques échappent à la vacuité.

C'est pourtant la connaissance de cette science strictement spirituelle qui permet de comprendre la structure du monde naturel ! Il y a là une adéquation qui devrait interroger et je ne vois pas que la théorie de la vacuité puisse répondre à cette interrogation.

Le plein ou le vide

La théorie de la vacuité ne saurait convaincre parce qu'elle nie aussi bien l'existence de celui qui la propage que celle de celui qu'elle voudrait convaincre. Appliquée à elle-même elle aboutit à sa propre négation. Comme théorie elle est donc, à son propre sens, nulle.

Mais il ne s'en suit pas que les enseignements du bouddhisme le soient aussi. Car le bouddhisme ne se propose pas d'élaborer une théorie, il ne se soucie pas de comprendre le monde, il a une visée strictement pragmatique : comment échapper à la souffrance.

De ce point de vue les préceptes et l'éthique du bouddhisme sont à prendre en considération, notamment la compassion qui s'étend à tous les êtres animés. Mais il leur manque une base car le vide n'en est pas une. Le vide ne procure aucun appui. Ne reste alors que l'effort personnel poursuivi d'incarnation en réincarnations. Effort personnel tout à fait paradoxal puisque la personne qui fait des efforts n'a pas d'existence reconnue !

Le plein ou le vide

Au départ de cet article j'avais eu l'idée d'une unité dialectique entre le plein et le vide. Le Plein est dit plein car il est la matrice de notre univers et de tous les univers. Pourtant il n'a lui-même aucune extension spatiale ou temporelle, il demeure extérieur au temps de chaque univers. De ce point de vue le Plein apparaît comme vide. Les univers surgissent de ce vide sans le diminuer en rien. Sa vacuité n'est donc qu'une apparence : ce vide a un pouvoir infini. Ce Vide est le Plein.

L'examen des perspectives du bouddhisme et du védanta aboutit cependant à une antinomie. Pour un bouddhiste il n'est question que d'échapper à la souffrance engendrée par l'attachement à ce monde illusoire. La seule façon d'y parvenir est de détricoter les liens qui nous unissent à lui pour aboutir au nirvāṇa निर्वाण, littéralement à l'extinction. Pour le védantiste** la perspective ultime n'est pas le nirvana mais le samādhi समाधि, l’en-stase, l'absorption dans la réalité ultime, en quelque sorte la plénitude.

Distinction fallacieuse ? À comparer les deux issues il pourrait sembler que si. Nirvāṇa et samādhi aboutissent tous les deux à la mort de l'ascète. Et même à la mort définitive puisqu'il n'est plus question de réincarnation. À vrai dire il y a quand même une subtile différence : le bouddhiste qui a atteint le nirvāṇa est vraiment mort, son cycle de réincarnations est terminé, il n'y a rien qui ressemble à un moi qui puisse subsister. Avec le samādhi le védantiste a lui aussi terminé son cycle de réincarnations mais sa conscience n'est pas éteinte. Libérée des attachements elle retourne à sa source. Le « Lui moi je suis », so'ham asmi सो ऽहम् अस्मि, se trouve accompli, le Moi est fondu en Lui.

On pourrait toutefois conclure : si le bouddhiste a vraiment atteint le nirvāṇa c'est que de fait il a atteint le samādhi. En effet, il n'aurait pu achever son cycle de réincarnations s'il était resté attaché à une théorie incohérente ! Pour lui aussi le Moi est donc fondu en Lui !

Affirmation qui n'est pas si abusive qu'il pourrait paraître car le but poursuivi par le bouddhiste n'est pas tant le nirvāṇa, l'extinction, que la boddhi, l'Éveil. Siddhārtha Gautama, le Bouddha, l'Éveillé, n'a-t-il pas survécu quelques années à son Éveil ? Cet Éveil apparaît donc bien comme un état positif et non comme un retour au néant.

Le plein ou le vide

* La version védique de l'Isa Upanishad a été publiée et traduite par Louis Renou en 1943 chez Adrien-Maisonneuve, Librairie d'Amérique et d'Orient, 11 rue Saint Sulpice à Paris.

Le texte sanskrit, la traduction anglaise et la récitation de l'Isa Upanishad sont accessibles sur Internet Isa Upanishad, devanagari et orale. En collationnant le texte avec celui de Louis Renou il apparaît qu'il s'agit là de la version des éditions autonomes dite recension Kāṇva. La traduction anglaise se permet parfois beaucoup de libertés avec le texte.

** « le védantiste », c'est un raccourci. Il faudrait faire une périphrase. Il n'y a pas de religion védantiste comme il y a une religion bouddhiste. Il y a plusieurs écoles philosophiques qui se réclament du Védanta (comme il y a aussi plusieurs écoles bouddhistes). Il y a aussi des individus qui, sans avoir adhéré à une une école ou même sans se reconnaître dans une religion, ont trouvé un aliment spirituel ou une source d'inspiration philosophique dans les upanishads.

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Commenter cet article

Lili 11/10/2017 14:21

Fort intéressant... Au début, j'ai eu l'impression que vous opposiez le vide et le plein, mais la notion de vacuité dans de nombreuses mystiques et philosophies rejoint celle de réceptivité. Le vide nous rend ainsi disponible à l'inspiration, au Réel, à Dieu (ou peu importe la terminologie), et n'est jamais un but en soi... Même dans le Bouddhisme, il ne s'agit pas de définir l'Ultime Réalité comme étant vide, mais de s'abstenir de toute définition. Le non-nommé et non-représentable n'est dont pas vide pour autant... Mais bon, à la fin de l'article, vous effacez vous-même les objections et les distinctions. Et je dirais pour ma part (à l'instar des sages taoïstes) que le vide et le plein ont leur racine l'un dans l'autre... Enfin, merci pour vos
pensées. Je reviendrai me balader par là.